PortailAccueilFAQRechercherS'enregistrerGroupesConnexion

Partagez|
Aller à la page : Précédent  1, 2
 

 The danger of a single story, ou la responsabilité des conteurs d'histoire

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 

 
avatar
   
    Féminin
   Nombre de messages  :  194
   Âge  :  25
   Date d'inscription  :  11/08/2015
    
                         
Une araignée  /  Tycho l'homoncule


Merci, c’était un discours intéressant et je connaissais pas cet auteur, ça m’a donné envie de lire ses livres.
Citation :
comment parler de l'autre sans tomber dans le stéréotype, partant que ma propre perception est une construction ? Faut-il s'abstenir d'écrire certaines choses sous prétexte qu'elles vont dans la direction de "l'histoire unique" et pas dans un contre-courant plus moral ? Y-a-t-il de bons et de mauvais personnages, de bonnes et de mauvaises histoires, à l'aune de la diversité ? Une œuvre de fiction n'est elle pas forcément une vision réduite et parcellaire de la réalité, et où se place le curseur ?
Ce sont des questions intéressantes. Moi j’en sais rien, je vais prendre le temps d’y réfléchir et je repasserai sur ce chouette sujet.

Citation :
J'en viens à penser que le mieux n'est ni de regarder American Psycho, ni de voir autre chose, mais d'y aller et de voir par soi-même. L'exemple des US est assez frappant, car nous sommes abreuvés de fictions de tous types qui s'y déroulent, toutes suffisamment bien construites pour remporter notre adhésion et mettre de côté notre esprit critique. Baser une fiction supplémentaire sur ce genre de source ne fait que rajouter une couche sur un objet déjà parcellaire et stéréotypé. Parmi toute les visions des USA qu'on m'a présenté, pour savoir la (ou les)quelle(s) me correspond hors de toute considération autre (j'aime cet auteur, l'histoire est bien ficelée, il y a Benedict Cumberbatch qui joue dedans trolilol), il faut revenir à la source. Déconstruire le téléphone arabe en quelque sorte.
Je crois qu’on a pas compris son argument de la même façon. Pour moi, lorsqu’elle parle d’American Psycho, elle parle toujours de pouvoir, et ce en associant pouvoir à représentation : on ne peut parler d’histoire unique lorsque le protagoniste est un américain jeune et blanc, parce que c’est une population tellement représentée qu’il n’y a pas un stéréotype qui domine tous les autres.
Par ailleurs, ton questionnement est intéressant : personnellement, j’aime bien faire l’expérience des choses avant de les écrire, mais pour peu qu’on s’intéresse à la fiction, c’est possible que dans une certaine mesure. D’autant que ‘faire l’expérience des USA’, ça veut pas dire grand-chose. Passer cinq ans au Texas te dit rien sur la manière dont les choses se déroulent à New York. Passer cinq ans à Manhattan t’apprend pas ce que c’est d’habiter à Brownsville. Pour aller plus loin, l’expérience que tu choisis d’avoir en allant ‘voir sur place’… découle de ton idée préconçue de ce que serait ‘l’expérience américaine’.

Citation :
Je pense qu'elle s'adresse ici surtout à des Américains, dont le point de vue sur le monde est souvent très simpliste (les bons et les méchants) et très formaté (par les médias, le cinéma, etc.) Elle en parle beaucoup, avec humour et justesse dans Americanah (elle a été victime des préjugés à l'égard des Africains - y compris de la part des Noirs-américains - lorsqu'elle est arrivée aux États-Unis pour y faire ses études).
J’ai pas lu Americanah, je sais pas ce qu’elle en dit, mais je suis pas d'accord avec cette partie de ton post. Il y a des Américains à peine conscient de l’existence d’un monde hors de leurs frontières… tout comme il y a des hommes nigériens qui battent leur femme. C’est quand même un pays dans lequel on tergiverse beaucoup sur les questions de représentation, de relations inter-ethniques... alors on peut prendre ton argument dans l’autre sens : peut-être qu’elle s’adresse à un public d’américains parce que le problème soulevé intéresse les américains :p

Hobbes -
(en plus de ce que t'a répondu Condor des Andes, avec lequel je suis d’accord.)

Ben ce que tu dis est intéressant, mais je pense pas que ça aille fondamentalement à l’encontre de son discours.
De ce que j’ai compris : la littérature accessible aux nigériens est surtout américano-européenne (elle explique bien que les livres d’auteurs nigériens sont plus chers et plus difficiles à trouver) ; d’un autre côté, les auteurs nigériens sont peu représentés en Europe-Amérique. D’où l’histoire unique : les récits viennent surtout de l’extérieur, et la plupart de ces récits extérieurs ne parlent pas du Nigeria, ou, s'ils en parlent convergent vers une description du Nigeria comme une part d’une Afrique uniforme, pauvre, arriérée. Cette histoire participe à aplanir la vision qu’ont les gens du Nigeria depuis l’extérieur.
Ce mouvement de ‘retour de l’histoire aplanie’, elle le décrit aussi : cependant, toi, tu l’évoques de manière active (celui qui reçoit cette histoire incarne le stéréotype), elle de manière passive (celui qui reçoit l’histoire considère que son histoire ne correspond pas à ce qui est représenté en littérature, donc n’écrit pas son histoire, donc ne participe pas à l’élaboration d’une histoire multiple). Elle ne nie pas la possibilité d’un retour actif, je crois juste qu’elle décrit ce qui correspond le plus à son expérience.

Là, par contre, je suis pas d’accord :
Citation :
Je ne pense pas que son analogie entre l'un de ses romans et American Psycho, aussi marrante qu'elle soit, tienne à l'épreuve des faits. Même s'ils étaient les seuls au monde, les bouquins de Bret Easton Ellis ne seraient pas des « histoires uniques » au sens où elle l'entend parce qu'ils décrivent des identités masculines, blanches, cisgenres, aisées, très discrètement bisexuelles, qui ne portent pas d'enjeux sous le rapport de la représentativité — sauf, à la rigueur, pour leur coloration yuppie. Norman Bates ne matérialise personne étant donné que sa race, son genre, son orientation sexuelle et religieuse sont considérés comme allant de soi dans un contexte occidental.
L’exemple joue sur le point de vue extérieur ‘désolée d’apprendre que les jeunes américains [dont je ne fais pas partie] sont des tueurs en série’ : la coloration yuppie joue un rôle essentiel !
Quant à savoir si ‘s’ils étaient seuls aux monde’, ils seraient des histoires uniques… le mec blanc cisgenre aisé est la catégorie par défaut justement parce qu’il est hyper-représenté, et s’il y a hyper-représentation, il n’y a pas d’histoire unique au sens où elle l’entend. Le raisonnement est donc absurde : si les bouquins de Bret Easton Ellis étaient seuls aux mondes, leurs personnages appartiendraient bien à une catégorie sous-représentée, et à ce titre ‘porteraient des enjeux sous le rapport de la représentativité’.
 
avatar
   
    Masculin
   Nombre de messages  :  3244
   Âge  :  26
   Date d'inscription  :  31/10/2008
    
                         
Hobbes  /  Attention : chat méchant


Une araignée a écrit:
De ce que j’ai compris : la littérature accessible aux nigériens est surtout américano-européenne (elle explique bien que les livres d’auteurs nigériens sont plus chers et plus difficiles à trouver) ; d’un autre côté, les auteurs nigériens sont peu représentés en Europe-Amérique. D’où l’histoire unique : les récits viennent surtout de l’extérieur, et la plupart de ces récits extérieurs ne parlent pas du Nigeria, ou, s'ils en parlent convergent vers une description du Nigeria comme une part d’une Afrique uniforme, pauvre, arriérée. Cette histoire participe à aplanir la vision qu’ont les gens du Nigeria depuis l’extérieur.
Ce mouvement de ‘retour de l’histoire aplanie’, elle le décrit aussi : cependant, toi, tu l’évoques de manière active (celui qui reçoit cette histoire incarne le stéréotype), elle de manière passive (celui qui reçoit l’histoire considère que son histoire ne correspond pas à ce qui est représenté en littérature, donc n’écrit pas son histoire, donc ne participe pas à l’élaboration d’une histoire multiple). Elle ne nie pas la possibilité d’un retour actif, je crois juste qu’elle décrit ce qui correspond le plus à son expérience.

Je suis plutôt d'accord. Mes deux premiers messages donnent peut-être l'impression que je refuse les arguments soulevés par Adichie, mais ce n'est pas vraiment le cas, même si je trouve qu'elle pèche parfois par schématisme. Disons que j'élabore sur des questions que je me pose et qui me paraissent la contredire à des endroits.

Pour ce qui concerne les lectures à sens unique — celles qui décrivent des « autres » en excluant le « retour actif » —, je lui donne entièrement raison. Je dis simplement que, du fait qu'elles existent et qu'elles sont crues, ces représentations deviennent ipso facto des vérités sociales dont il faut tenir compte aussi. En simplifiant ou en dénaturant le réel, ces reportages et ces fictions modèlent l'ethos des gens qu'elles peignent, de telle manière qu'ils s'intègrent à leur ADN. Si, comme elle a l'air de le dire, il faut rendre compte du monde au plus fidèle, ces « histoires uniques » sont, par le crédit qu'on leur donne, une bonne partie de l'identité de certains individus — ne serait-ce que comme critère : suis-je une femme « féminine » ? un homosexuel « pédale » ? un noir « sauvage » ?, et ainsi de suite. Le « retour actif » dont tu parles fait boucle en termes mimétiques : si les récits qu'on fait de quelqu'un concourent à le redéfinir, il faut que j'en prenne acte pour m'exprimer sur lui.

Une araignée a écrit:
L’exemple joue sur le point de vue extérieur ‘désolée d’apprendre que les jeunes américains [dont je ne fais pas partie] sont des tueurs en série’ : la coloration yuppie joue un rôle essentiel !
Quant à savoir si ‘s’ils étaient seuls aux monde’, ils seraient des histoires uniques… le mec blanc cisgenre aisé est la catégorie par défaut justement parce qu’il est hyper-représenté, et s’il y a hyper-représentation, il n’y a pas d’histoire unique au sens où elle l’entend. Le raisonnement est donc absurde : si les bouquins de Bret Easton Ellis étaient seuls aux mondes, leurs personnages appartiendraient bien à une catégorie sous-représentée, et à ce titre ‘porteraient des enjeux sous le rapport de la représentativité’.

Je disais plus tôt que je me plaçais dans un contexte occidental ou occidentalisé — que, à tort ou à raison, j'étends dans une mesure x ou y au Cameroun ; je ne m'avance pas sur le taux de dissémination puisque je n'en sais rien.

Pour American Psycho, je parlais spécifiquement du public occidental, même si — rien de définitif : c'est une question que je me pose — je ne suis pas certain qu'il existe tant de zones géographiques, même « non blanches », où l'ethnicité par défaut n'est pas caucasienne. Je veux dire qu'un « noir », un « jaune », un « brun », qui vous voudrez, porte peut-être une conscience plus aigüe de sa « couleur » qu'un « blanc », peu importe où il vit, tant les représentations sont orientées. Je pense aux mangas et aux jeux vidéo nippons.

M'enfin, ce n'était pas mon propos. Je te cite une partie de mon premier message, comme c'était dit très à cheval.

Hobbes a écrit:
Norman Bates ne matérialise personne étant donné que sa race, son genre, son orientation sexuelle et religieuse sont considérés comme allant de soi dans un contexte occidental.

Pour la question de l'hyper ou de l'hypo-représentation, je crois que c'est prendre le discours d'Adichie un peu au pied de la lettre. Je disais plus haut que les « histoires uniques » fonctionnent à la fois comme des catalyseurs et des modèles de représentation. Malgré ce qu'elle sous-entend, la fiction ne tombe pas du ciel et n'est pas, loin s'en faut, le prescripteur omnipotent des archétypes. Elle se nourrit d'images — valables ou non — déjà mûries par l'expérience, qu'elle infléchit ou pas, souvent dans une mesure assez mineure. Au sein d'un monde où l'habitus de base reste celui de l'homme blanc cisgenre et ainsi de suite, les bouquins de Bret Easton Ellis sont moins — même si pas totalement — l'outil de systèmes de représentations que leur déclinaison la plus simpliste.

Et puis, quand j'écrivais « les seuls au monde », je voulais dire « les seuls bouquins sur Terre », pas « les seuls bouquins sur Terre qui parlent de personnes blanches et tout ce qui s'ensuit ». J'ai l'impression que tu l'as compris comme ça.
 
avatar
   
    Féminin
   Nombre de messages  :  194
   Âge  :  25
   Date d'inscription  :  11/08/2015
    
                         
Une araignée  /  Tycho l'homoncule


Ah, désolée, j’avais pas vu ton deuxième message, je crois que tu as posté pendant que j’écrivais.

Citation :
Quant à savoir si les récits n'ont de valeur sociale qu'à condition de viser les gens qu'ils peignent, je crois que c'est à relativiser. La Cage aux folles ne s'adresse pas aux homosexuels, pas plus que des films comme Et Dieu... créa la femme — ou toute la Nouvelle Vague en général — ne parlent à ce qu'ils décrivent comme le « beau sexe ».
Ok ça me paraît vrai.

Citation :
Pour la question de l'hyper ou de l'hypo-représentation, je crois que c'est prendre le discours d'Adichie un peu au pied de la lettre. Je disais plus haut que les « histoires uniques » fonctionnent à la fois comme des catalyseurs et des modèles de représentation. Malgré ce qu'elle sous-entend, la fiction ne tombe pas du ciel et n'est pas, loin s'en faut, le prescripteur omnipotent des archétypes. Elle se nourrit d'images — valables ou non — déjà mûries par l'expérience, qu'elle infléchit ou pas, souvent dans une mesure assez mineure. Dans un monde où l'habitus de base reste celui de l'homme blanc cisgenre et ainsi de suite, les bouquins de Bret Easton Ellis sont moins — même si pas totalement — l'outil de systèmes de représentations que leur déclinaison la plus simpliste.
Lorsqu’elle dit être convaincue que la littérature est responsable de ces stéréotypes, je crois qu’elle exagère exprès pour retenir l’attention des auditeurs. D’un côté, c’est pas un argument inintéressant (même si ça m’a fait un peu sursauter) : la littérature (y compris pseudo-journalistique) est,  avec la peinture/illustration, la première méthode de représentation de l’Afrique, et on peut donc arguer qu’elle a grandement participé à enraciner les stéréotypes africains aujourd’hui repris via d’autres medias.
Dans le reste de son discours, cependant, elle ne présente pas du tout la fiction comme ‘le prescripteur omnipotent des archétypes’ : lorsqu’elle dit avoir longtemps cru la famille de Fedi (orthographe ?) ‘pauvre et rien de plus, incapable de création’, c’est pas parce qu’elle l’avait lu dans un bouquin ; idem pour l’exemple mexicain. Simplement, elle est lectrice et écrivain, alors la question de la représentation dans la fiction l’intéresse plus que les autres.

A aucun moment Adichie n’avance qu’il faudrait éviter de représenter certaines vérités sous prétexte que ce sont des stéréotypes ! Elle-même a choisi d’écrire sur un homme nigérien qui bat sa femme, tout en reconnaissant que c’est un stéréotype que beaucoup d’occidentaux nourrissent quant au Nigeria/à l’Afrique. Lorsque tu représentes l’autre, ou une population sous-représentée dont tu fais toi-même partie, aucun lecteur raisonnable n’attend de toi que tu représentes cette population de manière exhaustive. Adichie n’interdit rien, mais propose à ceux qui l’écoutent d’être des lecteurs et auteurs plus conscients de ces stéréotypes.
Par ailleurs, l’exemple de son professeur décrivant son premier roman comme ‘pas authentiquement africain’ est assez parlant quant au fait que c’est plus facile de vendre un stéréotype : c’est pas le fait, en soi, que les auteurs reprennent des stéréotypes qui est problématique. Ce qui l’est, c’est le fait que ce stéréotype soit maintenu comme seule représentation valide. D’où ‘histoire unique’. C’est très bien et très intelligent de jouer avec le stéréotype… si on en a envie. Et si on a conscience que, quoi que le stéréotype soit peut-être réel, il est pas pour autant ‘plus réel que d’autres réalités’.

Je suis d'accord, il y a un rapport d’interaction entre représentation et vérité sociale. Par exemple, au Japon, le concept de ‘fille’ traduit un changement réel dans la situation sociale et le comportement de beaucoup de jeunes femmes japonaises à la fin des années 1910. Cependant, le terme ‘fille moderne’ (moda) n’existait pas avant la publication du roman de Tanizaki Naomi. Naomi, par la suite, a inspiré certaines jeunes femmes japonaises à adopter un comportement plus proche de celui des personnages du livre, d’où… des représentations plus extrêmes encore da la ‘fille moderne’. La réalité sociale nourrit la représentation qui nourrit la réalité sociale. Donc… la représentation joue un rôle dont il est intéressant de parler.

En plus de ça, elle parle non seulement de représentation stéréotypée, mais aussi de manque de représentation (dans le cadre de son discours sur les livres qu’elle lisait enfant) : la question de l’incarnation du stéréotype ne se pose pas si même le stéréotype n’est pas présent. Ca rejoint le roman de Toni Morrison L’œil le plus bleu. L’héroïne, Pecola, souffre de la non-représentation davantage que de la représentation incomplète : la fillette noire n’est pas présente dans ses livres d’enfant, sur les images publicitaires, de même qu’elle n’a pas de poupée noire. Du coup, Pecola en vient à nourrir la fantaisie obsédante que le fait d’avoir des yeux bleus lui donnerait accès au pouvoir (au sens où Adichie l’entend), qu’elle serait enfin aimée.

Citation :
Et puis, quand j'écrivais « les seuls au monde », je voulais dire « les seuls bouquins sur Terre », pas « les seuls bouquins sur Terre qui parlent de personnes blanches et tout ce qui s'ensuit ». J'ai l'impression que tu l'as compris comme ça.
Oui, je l’ai compris comme ça !
Mais du, coup, moi je trouve que c'est c’est à ce point une expérience de pensée que l’argument a plus de sens : les seuls livres au monde, ça implique quoi ? On va tellement loin dans l’hypothèse qu’on peut rien dire des deux facteurs importants évoqués par Adichie : la proportion absolue de représentation d’une population, et la visibilité de ces représentations.
Justement, oui, elle nie pas du tout le fait que l’habitus homme-blanc-cisgenre est présent hors des frontières européennes et américaines : c’est l’identité par défaut des produits culturels, chose qu’elle évoque lorsqu’elle parle des livres qu’elle lisait petite et cherchait à imiter en créant son propre produit culturel.
L’exemple d’American Psycho est volontairement absurde ; aucun nigérien ne lit American Psycho et en vient à se dire ‘tous les jeunes américains sont des tueurs en série’, parce qu’il a déjà accès à plein de représentations différentes du jeune américain qui ne confirment pas ce stereotype. C’est bien de ce fait que le jeune américain blanc est une catégorie culturellement neutre. Adichie n'argue pas que c’est uniquement parce qu’il est beaucoup représenté qu’il est puissant : la puissance donne aussi lieu à la représentation. On en revient à l’interaction constante entre les deux ; comme tu disais le produit culturel  tombe pas du ciel.
A l’opposé, le jeune lecteur américain n’a accès qu’à peu de représentations de l’homme nigérien (pas seulement en littérature : il y a les films, les infos), et ces représentations tendent vers ‘miséreux et violent’ : donc lorsqu’il lit un livre dans lequel figure un tel personnage, son stéréotype, son histoire unique, est confirmé. C’est pas forcément de la faute de l’auteur, ça veut pas dire que l’auteur devrait changer son livre si c’est l’histoire qu’il voulait écrire. Mais c’est bien pour l’auteur, comme pour le lecteur, de le conscientiser.
 
avatar
   
    Masculin
   Nombre de messages  :  3244
   Âge  :  26
   Date d'inscription  :  31/10/2008
    
                         
Hobbes  /  Attention : chat méchant


Une araignée a écrit:
Lorsqu’elle dit être convaincue que la littérature est responsable de ces stéréotypes, je crois qu’elle exagère exprès pour retenir l’attention des auditeurs. D’un côté, c’est pas un argument inintéressant (même si ça m’a fait un peu sursauter) : la littérature (y compris pseudo-journalistique) est,  avec la peinture/illustration, la première méthode de représentation de l’Afrique, et on peut donc arguer qu’elle a grandement participé à enraciner les stéréotypes africains aujourd’hui repris via d’autres medias.
Dans le reste de son discours, cependant, elle ne présente pas du tout la fiction comme ‘le prescripteur omnipotent des archétypes’ : lorsqu’elle dit avoir longtemps cru la famille de Fedi (orthographe ?) ‘pauvre et rien de plus, incapable de création’, c’est pas parce qu’elle l’avait lu dans un bouquin ; idem pour l’exemple mexicain. Simplement, elle est lectrice et écrivain, alors la question de la représentation dans la fiction l’intéresse plus que les autres.

Ça va quand même mieux en le disant.

Ce qui me gêne dans son exposé, c'est sa tendance à souligner — tout en les simplifiant — les accointances de la littérature avec le monde. Adichie se positionne comme auteur, mais sa situation ne balaie pas le fait que la fiction, comme matériau, développe des rapports au réel qui vont plus loin — et plus diffusément — que des problèmes de simple prescription. Après, c'est un TED Talk, pas un colloque de spécialistes : il est bien clair que ce genre d'approche permet d'aller à l'essentiel sans noyer le message, quitte à lui sacrifier un peu de rigueur.

Une araignée a écrit:
A aucun moment Adichie n’avance qu’il faudrait éviter de représenter certaines vérités sous prétexte que ce sont des stéréotypes ! Elle-même a choisi d’écrire sur un homme nigérien qui bat sa femme, tout en reconnaissant que c’est un stéréotype que beaucoup d’occidentaux nourrissent quant au Nigeria/à l’Afrique. Lorsque tu représentes l’autre, ou une population sous-représentée dont tu fais toi-même partie, aucun lecteur raisonnable n’attend de toi que tu représentes cette population de manière exhaustive. Adichie n’interdit rien, mais propose à ceux qui l’écoutent d’être des lecteurs et auteurs plus conscients de ces stéréotypes.

Oui. Je n'ai jamais dit le contraire.

Une araignée a écrit:
Par ailleurs, l’exemple de son professeur décrivant son premier roman comme ‘pas authentiquement africain’ est assez parlant quant au fait que c’est plus facile de vendre un stéréotype : c’est pas le fait, en soi, que les auteurs reprennent des stéréotypes qui est problématique. Ce qui l’est, c’est le fait que ce stéréotype soit maintenu comme seule représentation valide. D’où ‘histoire unique’. C’est très bien et très intelligent de jouer avec le stéréotype… si on en a envie. Et si on a conscience que, quoi que le stéréotype soit peut-être réel, il est pas pour autant ‘plus réel que d’autres réalités’.

C'est là que je diverge — et, comme on sait, dix verges, bla, bla, bla.

Je disais dans mon premier message qu'on pouvait subvertir les « histoires uniques », mais pas les ignorer pour la plupart des cas de figure : qu'on le veuille ou non, ces archétypes font, par le fait qu'ils existent et sont crus, partie du capital des groupes sur lesquels ils s'exercent, soit comme objet de caractérisation directe, soit comme critère, même négatif, de leur identité. La preuve : le simple fait de vouloir à écrire à rebours du stéréotype démontre qu'on ne lui échappe jamais. Quant à dire qu'il est « plus réel » que d'autres modèles de représentation, je pense que la question ne se pose pas vraiment dans un contexte où les images et les croyances font loi.

Une araignée a écrit:
Je suis d'accord, il y a un rapport d’interaction entre représentation et vérité sociale. Par exemple, au Japon, le concept de ‘fille’ traduit un changement réel dans la situation sociale et le comportement de beaucoup de jeunes femmes japonaises à la fin des années 1910. Cependant, le terme ‘fille moderne’ (moda) n’existait pas avant la publication du roman de Tanizaki Naomi. Naomi, par la suite, a inspiré certaines jeunes femmes japonaises à adopter un comportement plus proche de celui des personnages du livre, d’où… des représentations plus extrêmes encore da la ‘fille moderne’. La réalité sociale nourrit la représentation qui nourrit la réalité sociale.

Qui nourrit à son tour les représentations, ad libitum.

Une araignée a écrit:
En plus de ça, elle parle non seulement de représentation stéréotypée, mais aussi de manque de représentation (dans le cadre de son discours sur les livres qu’elle lisait enfant) : la question de l’incarnation du stéréotype ne se pose pas si même le stéréotype n’est pas présent. Ca rejoint le roman de Toni Morrison L’œil le plus bleu. L’héroïne, Pecola, souffre de la non-représentation davantage que de la représentation incomplète : la fillette noire n’est pas présente dans ses livres d’enfant, sur les images publicitaires, de même qu’elle n’a pas de poupée noire. Du coup, Pecola en vient à nourrir la fantaisie obsédante que le fait d’avoir des yeux bleus lui donnerait accès au pouvoir (au sens où Adichie l’entend), qu’elle serait enfin aimée.

Oui, même si ce défaut de représentation reste une manière de représentation. Ma lecture de L'Œil le plus bleu remonte à plus ou moins quatre ou cinq ans, mais il est bien clair que Pecola dispose d'un habitus, quoiqu'on le compte pour rien dans l'Amérique du début du XXe.

Une araignée a écrit:
Mais du, coup, moi je trouve que c'est c’est à ce point une expérience de pensée que l’argument a plus de sens : les seuls livres au monde, ça implique quoi ? On va tellement loin dans l’hypothèse qu’on peut rien dire des deux facteurs importants évoqués par Adichie : la proportion absolue de représentation d’une population, et la visibilité de ces représentations.

C'était une remarque en passant. Je voulais simplement dire que les bouquins de Bret Easton Ellis s'attachent à des identités qui ne portent pas ou très peu d'enjeux en termes de représentativité.

Une araignée a écrit:
Justement, oui, elle nie pas du tout le fait que l’habitus homme-blanc-cisgenre est présent hors des frontières européennes et américaines : c’est l’identité par défaut des produits culturels, chose qu’elle évoque lorsqu’elle parle des livres qu’elle lisait petite et cherchait à imiter en créant son propre produit culturel.
L’exemple d’American Psycho est volontairement absurde ; aucun nigérien ne lit American Psycho et en vient à se dire ‘tous les jeunes américains sont des tueurs en série’, parce qu’il a déjà accès à plein de représentations différentes du jeune américain qui ne confirment pas ce stereotype. C’est bien de ce fait que le jeune américain blanc est une catégorie culturellement neutre. Adichie n'argue pas que c’est uniquement parce qu’il est beaucoup représenté qu’il est puissant : la puissance donne aussi lieu à la représentation. On en revient à l’interaction constante entre les deux ; comme tu disais le produit culturel  tombe pas du ciel.
A l’opposé, le jeune lecteur américain n’a accès qu’à peu de représentations de l’homme nigérien (pas seulement en littérature : il y a les films, les infos), et ces représentations tendent vers ‘miséreux et violent’ : donc lorsqu’il lit un livre dans lequel figure un tel personnage, son stéréotype, son histoire unique, est confirmé. C’est pas forcément de la faute de l’auteur, ça veut pas dire que l’auteur devrait changer son livre si c’est l’histoire qu’il voulait écrire. Mais c’est bien pour l’auteur, comme pour le lecteur, de le conscientiser.

Complètement d'accord sur ce(s) point(s).
 
avatar
   
    Féminin
   Nombre de messages  :  194
   Âge  :  25
   Date d'inscription  :  11/08/2015
    
                         
Une araignée  /  Tycho l'homoncule


Citation :
Ce qui me gêne dans son exposé, c'est sa tendance à souligner — tout en les simplifiant — les accointances de la littérature avec le monde. Adichie se positionne comme auteur, mais sa situation ne balaie pas le fait que la fiction, comme matériau, développe des rapports au réel qui vont plus loin — et plus diffusément — que des problèmes de simple prescription. Après, c'est un TED Talk, pas un colloque de spécialistes : il est bien clair que ce genre d'approche permet d'aller à l'essentiel sans noyer le message, quitte à lui sacrifier un peu de rigueur.
C’est raisonnable, et en effet je suis plus d’accord avec ce qu’elle raconte ‘dans le mesure de ce qui peut être dit au cours d’un exposé de vingt minutes’ que ‘dans l’absolu’.

Citation :
C'est là que je diverge — et, comme on sait, dix verges, c'est énorme.

Je disais dans mon premier message qu'on pouvait subvertir les « histoires uniques », mais pas les ignorer dans la plupart des cas de figure : qu'on le veuille ou non, ces archétypes font, par le fait qu'ils existent et sont crus, partie du capital des groupes sur lesquels ils s'exercent, soit comme objet de caractérisation directe, soit comme critère, même négatif, de leur identité. La preuve : le simple fait de vouloir à écrire à rebours du stéréotype démontre qu'on ne lui échappe jamais. Quant à dire qu'il est « plus réel » que d'autres modèles de représentation, je pense que la question ne se pose pas vraiment dans un contexte où les images et les croyances font loi.
Quand t’écris de la fiction, on te demande pas un rapport ethnologique sur le contexte social dans lequel évoluent tes personnages ! Personne n’attend d’un auteur qu’il représente un phénomène de manière exhaustive. Qu’on n’ignore pas le stéréotype dans un roman dont le thème est l’identité nigérienne, je comprends, mais quid d’un roman qui se passe au Nigeria (parce que l’auteur aime bien ce pays, parce qu’il en vient et c’est ce qu’il connaît) et… se concentre sur autre chose ? Etre représenté, c’est aussi juste ‘se trouver là’, sans que le fait qu’on se trouve là soit une telle surprise qu’il faut en faire l’argument principal de l’œuvre.
Puis entre écrire à rebours du stéréotype et écrire le stéréotype, il y a un monde, quand même ! Tout n’est pas inscrit dans cette dualité. Adichie explique avoir connu une forme de pauvreté qui rentrerait dans le stéréotype ‘misère africaine’ (les produits plus chers qui disparaissent de la table du petit-déjeuner), et mentionne clairement que c’est une part de l’expérience qu’elle souhaite exprimer – tout comme, inversement, le Nigeria universitaire, aisé, qu’on pourrait décrire comme ‘allant à l’inverse du stéréotype’ ne représente pas l’intégralité de son vécu. Un personnage de nigérien qui sait lire, mais n’est pas très éduqué, c’est le stéréotype ou l’inverse du stéréotype ? Ou un protagoniste comme sa coiffeuse qui monte un business d'extensions capillaires ?
Citation :
Qui nourrit à son tour les représentations, ad libitum.
Oui !
Citation :
Oui, même si ce défaut de représentation reste une manière de représentation. Ma lecture de L'Œil le plus bleu remonte à plus ou moins quatre ou cinq ans, mais il est bien clair que Pecola dispose d'un habitus, quoiqu'on le compte pour rien dans l'Amérique du début du XXe.
Vrai, en fait j’aurais dû préciser ‘représentation positive’.
 
avatar
   
    Masculin
   Nombre de messages  :  3244
   Âge  :  26
   Date d'inscription  :  31/10/2008
    
                         
Hobbes  /  Attention : chat méchant


Une araignée a écrit:
Quand t’écris de la fiction, on te demande pas un rapport ethnologique sur le contexte social dans lequel évoluent tes personnages ! Personne n’attend d’un auteur qu’il représente un phénomène de manière exhaustive. Qu’on n’ignore pas le stéréotype dans un roman dont le thème est l’identité nigérienne, je comprends, mais quid d’un roman qui se passe au Nigeria (parce que l’auteur aime bien ce pays, parce qu’il en vient et c’est ce qu’il connaît) et… se concentre sur autre chose ? Etre représenté, c’est aussi juste ‘se trouver là’, sans que le fait qu’on se trouve là soit une telle surprise qu’il faut en faire l’argument principal de l’œuvre.

Ce n'est pas du tout ce que je dis. J'écrivais simplement que les « histoires uniques » sont toujours des rivages dont, comme auteur, on ne fait l'économie — quand on le souhaite, ce qui ne coule pas de source — que très difficilement. À aucun moment je n'ai pris sur moi de prôner le rapport ethnologique ou de représenter ce genre de préoccupation comme le point culminant de la littérature mondiale.

Une araignée a écrit:
Puis entre écrire à rebours du stéréotype et écrire le stéréotype, il y a un monde, quand même ! Tout n’est pas inscrit dans cette dualité. Adichie explique avoir connu une forme de pauvreté qui rentrerait dans le stéréotype ‘misère africaine’ (les produits plus chers qui disparaissent de la table du petit-déjeuner), et mentionne clairement que c’est une part de l’expérience qu’elle souhaite exprimer – tout comme, inversement, le Nigeria universitaire, aisé, qu’on pourrait décrire comme ‘allant à l’inverse du stéréotype’ ne représente pas l’intégralité de son vécu. Un personnage de nigérien qui sait lire, mais n’est pas très éduqué, c’est le stéréotype ou l’inverse du stéréotype ? Ou un protagoniste comme sa coiffeuse qui monte un business d'extensions capillaires ?

Par « à rebours », je ne pointais pas de retournement complet de l'archétype, mais des représentations qui le contredisent d'une manière ou d'une autre. J'aurais l'air peu malin si j'affirmais que les « histoires uniques » sont des réalités sociales et littéraires tout en recommandant — note, par ailleurs, que je ne préconise rien — de les exclure absolument du texte. Je disais juste que faire le choix de se porter comme dissident vis-à-vis de stéréotypes d'une nature ou d'une autre revenait encore à les accréditer, même par la négative.
 
avatar
   
    Masculin
   Nombre de messages  :  3823
   Âge  :  112
   Pensée du jour  :  ;gloireàmay;
   Date d'inscription  :  24/01/2009
    
                         
Le Condor des Andes  /  Rapace du monde


Je remonte un peu dans la discussion pour amener quelques éléments (mais rien qui renverse des tables, rassurez-vous).

Citation :
M'enfin, si on postule que le Cameroun n'interagit d'aucune manière — ou très réduite — avec les produits de la culture étasunienne, il va de soi que les autochtones n'auront pas l'occasion de se laisser influencer par des histoires avec lesquelles ils n'ont aucun contact. N'empêche que les frontières sont sans doute bien plus fines.

Hm. Effectivement. Pour avoir croisé dans un village de la brousse togolaise un cinéma qui diffusait l'intégrale de Rambo, on ne peut pas nier qu'une certaine culture populaire étasunienne est présente, littéralement partout. D'ailleurs, si la culture populaire étasunienne produit des effets jusqu'au fond d'un village d'Afrique, c'est sans doute moins sur l'image de l'Afrique et des Africains (aux yeux de ces derniers) que sur l'image de l'homme viril et puissant (et ce n'est pas mieux). Là où on s'obstinerait à déceler une "représentation biaisée des Noirs et ses effets délétères sur la psyché collective d'un continent entier", à pointer un contraste de couleurs, la lecture des Africains de ce cinéma est sans doute différente.
Pour autant, la seconde industrie mondiale du cinéma (en terme de production) est nigériane... et alimente tout le marché africain.

(diable, à vous lire, j'en viens à faire de ces phrases...)

Pour revenir à l'idée : les biais et stéréotypes dont les histoires uniques se nourrissent et qu'elles diffusent sont reçues de façon diverse par les diverses populations qui y sont exposées. Et elles sont en concurrence avec d'autres sources d'histoire, d'expérience, de vision du monde. La capacité des images et des croyances "à faire loi", comme tu dis, est forcément limitée par la capacité de ces autres sources à s'imposer, à faire sens.
Plus le stéréotype est gros, moins (il me semble) il sera intériorisé par celui qui en est l'objet. Jusqu'à même passer inaperçu, comme un élément narratif quelconque. Qu'un personnage Africain ait le sens du rythme dans un film des années 1950, cela sera perçu comme représentatif par un public peu averti, comme un stéréotype par un public critique, et comme un musicien par un public africain.
Ce qui me fait reboucler sur le parallèle avec American Psycho : si le personnage principal n'apparaît pas comme une "représentation de l'Américain" à nos yeux, et que nous n'avons pas le réflexe de crier au stéréotype, peut-être c'est parce que cela nous parait si absurde que nous l'assimilons spontanément à un personnage atypique, non représentatif. Pas évident que quelqu'un qui ait une moindre expérience du monde occidental le prenne avec autant de distance.

(même si, bon, c'est un exemple extrême par nature)

Citation :
Quant à savoir si les récits n'ont de valeur sociale qu'à condition de viser les gens qu'ils peignent, je crois que c'est à relativiser.

Tout à fait. J'ai été trop vite.
 
avatar
   
    Féminin
   Nombre de messages  :  2046
   Âge  :  25
   Localisation  :  Paris
   Date d'inscription  :  11/11/2007
    
                         
petit tiret  /  Crime et boniment


Merci Le condor cette vidéo m'a beaucoup touchée et intéressée.

Mais je l'ai comprise comme ça : la responsabilité n'est pas tant dans les conteurs d'histoire que dans les lecteurs. C'est eux qui ne doivent pas se contenter de l'histoire unique. Quand Chimamanda Ngozi Adichie dit qu'un élève était scandalisé du comportement d'un père nigérien dans un roman, elle ne remet pas en cause le roman en question, mais le réflexe de l'élève qui a été de sauter sur ce personnage parce qu'il colle à l'idée d'une Afrique arriérée, et de se scandaliser pour un pays entier quand il s'agit d'un seul personnage, et d'un personnage fictionnel. Du fait que nos représentations des EU sont plus diversifiées, elles nous permettent d'accueillir un livre comme American Psycho avec plus de nuance. Mais les choses se jouent dans la réception de l'oeuvre. Tout dépend du lecteur, tout dépend s'il prend ce qu'il lit pour argent comptant et croit tout savoir et pouvoir s'arrêter de lire, ou s'il reste curieux et ouvert. Les personnes les plus bêtes sont celles qui lisent un seul livre, celles qui s'arrêtent à l'histoire unique et s'estiment détentrices de la vérité.

Bien sûr la plupart du temps il s'agit de quelque chose d'inconscient et d'une certaine manière d'innocent : la honte qu'elle a éprouvé ou la honte que tu éprouves Kid en te rendant compte de tes stéréotypes, c'est l'étape de la prise de conscience, qui permet de s'ouvrir ensuite aux histoires diverses.


(Edit : en lisant d'un peu plus près le fil de discussion je me rends compte que je n'ajoute rien qui n'ait été dit)
 
avatar
   
    Masculin
   Nombre de messages  :  506
   Âge  :  49
   Pensée du jour  :  Misanthrope humaniste
   Date d'inscription  :  17/04/2013
    
                         
Joyo  /  Gloire de son pair


J'arrive peut-être après la bataille, mais j'ai quand même envie de réagir.

Je vois que l'écrivaine parlait de "single story" et non de "single history", donc ce que j'avais en tête risque de ne pas coller. Mais tant pis.

Le danger de la notion d'histoire unique
J'ai déjà entendu ce terme chez des personnes mal intentionnées, aussi détestables que les négationnistes. Il s'agit de contester systématiquement des versions officielles en affirmant que "ce sont les vainqueurs qui écrivent l'Histoire" et d'en profiter pour rendre crédibles des mensonges éhontés.
Je n'accuse bien sûr pas Chimamanda Ngozi Adichie (^heureusement que le copier/coller existe^ ) d'appartenir à ces sinistres individus. Je donnais d'ailleurs un cas extrême. Mais, comme l'a fait remarquer Condor, le risque est grand de fuir un stéréotype pour tomber dans un autre stéréotype ou de sombrer dans le politiquement correct. Or, la tentation est grande d'affirmer que l'histoire des plus forts est toujours de la propagande et qu'il faut la remplacer par l'histoire unique des plus faibles, voire des victimes, lesquelles reçoivent trop souvent un chèque en blanc de la part des politiquement correct.

Faut-il combattre les amalgames ou les stéréotypes ?
Le mot stéréotypes revêt souvent une connotation péjorative. Ils peuvent toutefois renvoyer à une certaine réalité ou à une partie de la réalité.
Le danger vient de la caricature et, surtout, des amalgames, parfois d'une vision essentialiste qui se cache derrière et qui nie l'individu et donne une vision simpliste.

Diversité et individualisme
Si je dis que le film allemand Stalingrad (pas le duel entre snipers qu'on nous propose 10 fois pas an sur la TNT française) permet de voir la guerre sous l'angle des Allemands, je me trompe un peu. Ca change des films des Alliés sur la Guerre, certes, mais ce n'est pas la visons DES allemands, seulement celle d'UN réalisateur allemand plusieurs décennies après le conflit.
Si je lis Chimamanda Ngozi Adichie, j'aurais tort d'affirmer que c'est l'opinion des Africains, voire des Africaines. C'est l'opinion d'UNE femme. D'autres peuvent bien sûr penser comme elle et je ne nie pas l'influence de sa culture, je rappelle que nous sommes tous des individus uniques. Si je la lis, je lis certes le livre d'une Africaine, d'une Nigériane en particulier, mais d'abord celui d'une auteure.
La notion d'individu reste pour moi très importante, autant pour l'auteur que pour les personnes dont celui-ci parle. Je ne nie pourtant pas l'incidence sur cet individu de l'appartenance à une culture, à un sexe, à une classe d'âge et à une classe sociale.
A titre d'exemple, Freud est un individu unique. Mais on sent tout l'androcentrisme de ses analyses. A l'inverse, lorsque Élisabeth Badinter évoque le complexe des hommes à ne pouvoir être enceinte, on peut parler de gynocentrisme. Le deuxième sexocentrisme, bien que critiquable, a le mérite de contrebalancer le premier.
En fait, je pense que nous sommes tous égocentriques. Il y a soi, les proches, les connaissances courantes, les connaissances moins courantes, les autres habitants d'une ville ou d'une région, les autres habitants du pays, puis du continent, puis le reste du monde. Plus ça s'éloigne, plus nous avons tendance à grouper.
A titre de comparaison, en astronomie, nous voyons notre Lune, le Soleil, le Système solaire, la Voie lactée, les autres galaxies, jusqu'aux super amas de galaxies qui ne souvent que des points dans le ciel. Des millions de milliards d'étoiles visible en un point (et souvent avec télescope puissant) alors que nous pouvons aisément nous regarder le nombril.
L'humilité consiste à réaliser que pour un observateur situé à deux milliards d'années-lumière, la Terre, le Soleil et même notre galaxie sont invisibles (et bien-sûr nous-mêmes). Il ne voit qu'un point représentant notre galaxie au milieu de milliers d'autres. Et pourtant, nous sommes bien des individus uniques.
 
   
    
                         
Invité  /  Invité


Adichie a écrit:
Avoir ce pouvoir, c'est être capable non seulement de raconter l'histoire d'une autre personne, mais d'en faire l'histoire définitive de cette personne. Le poète palestinien Mourid Barghouti écrit que si l'on veut déposséder un peuple, la façon la plus simple est de raconter leur histoire, en commençant par le "deuxièmement".

C’est ce que les féministes racisé·e·s dénoncent sous l’appellation de « white gaze », ou blanchité, le dominant du champ social qui impose sa vision du monde et conduit les personnes dominées socialement à se « voir vues » dans les représentations culturelles.
Nous baignons dedans sans nous en rendre compte et l’intégrons insidieusement :
https://blogs.mediapart.fr/segolene-roy/blog/050314/l-autre-versant-du-racisme-le-privilege-blanc

Un thread twitter que je trouve très intéressant sur l’hypocrisie de la « diversité » :
https://twitter.com/sonofbaldwin/status/888053131157925889
(C’est un thread militant, prendre en compte qu’il y a beaucoup de colère)

Spoiler:
 

Il relève une cinquantaine de clichés courants dans les objets culturels.

Pour celle·eux que le sujet intéresserait, je vous renvoie vers des militantes autrices et réalisatrices  géniales :
Amandine Gay
Laura Nsafou, aka Mrs Roots
 

 The danger of a single story, ou la responsabilité des conteurs d'histoire

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 2 sur 2Aller à la page : Précédent  1, 2

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forum des Jeunes Écrivains :: Dépendances :: Discussions générales :: Agora-